Le ventre des hommes, Samira El Ayachi

Le ventre des hommes

Samira El Ayachi

Editions de L’aube

Quatrième de couverture

« A’Samar. J’aime la nuit. D’ailleurs c’est la nuit que je suis née. C’était un samedi. On s’en souvient tous. Le problème avec la Nuit. C’est que la Nuit y a personne pour emmener maman à l’hôpital. Parce que papa est à la mine, au travail de Nuit. »


Le soir tombe sur les corons du nord de la France, et une fratrie se presse devant l’écran de télévision. Soudain apparaît le visage attendu : celui du père. Qu’y raconte-¬t-il ? À l’époque, personne ne s’en soucie vraiment. Ce n’est qu’une fois adulte qu’Hannah, devenue enseignante et aux prises avec les règles imposées, découvrira l’histoire incroyable de son père et d’un groupe d’hommes venus du sud du Maroc pour travailler dans les mines de charbon. À travers ce roman d’une force inouïe, Samira El Ayachi lève le voile sur un pan méconnu de notre histoire collective, celui de la course à l’énergie au tournant des années 1970, du combat de trois mille hommes pour faire valoir leurs droits, et nous pose cette question : « Que reste-t-il du pouvoir de transgression que nous lègue l’enfance ? » Tout simplement sublime.

Mon avis

Lundi 14 novembre 2016, dans une école primaire du Nord de la France, Hannah, une institutrice, est arrêtée devant ses élèves et est placée en garde à vue. Alors que l’interrogatoire débute, c’est à son père qu’elle pense. Les souvenirs affluent dans sa mémoire : elle revoit ce soir de 1987, quand toute la famille était réunie devant le poste de télévision et que le visage de son père a dit des mots, dans l’écran. Elle n’a pas entendu ses mots, elle était trop petite, elle se rappelle simplement le visage de son papa, qui parlait dans un micro. C’est au poste de police qu’elle apprend le combat que son père a mené, en 1987.

Nous ne savons pas les raisons de l’arrestation d’Hannah. Nous comprenons que les faits sont graves : les policiers indiquent qu’ils ont « reçu quinze coups de fil de parents en une heure » (p. 15), qu’ils ont alerté la DGSI et qu’ils ont des faits graves contre elle. Nous n’apprenons qu’à la fin ce qui lui est reproché.

Avant de faire sa déposition, Hannah déroule les évènements qui ont précédé son acte : son enfance dans les Corons, ses études, l’élévation sociale, accompagnée d’un sentiment d’imposture qui ne la quitte pas, la maladie de son papa qui le contraint à prendre du repos, chaque année à la même date, sa vision du Maroc différente de la perception paternelle et la lutte de son père.

C’est au commissariat qu’elle découvre que ce dernier s’est battu contre l’injustice qui frappait les mineurs marocains. Ces hommes avaient quitté leur pays pour travailler dans les mines françaises, tous espéraient recevoir un tampon vert sur le torse, le sésame pour venir en France. Ils étaient les seuls à ne pas avoir le statut de mineur, les seuls à ne pas bénéficier des mêmes droits que les autres nationalités. Ils descendaient dans les mines, faisaient un travail harassant, risquaient leur vie (le grisou était une menace perpétuelle), mais aussi leur santé (la silicose attendait ses proies), mais ils n’étaient pas reconnus. Pour travailler dans les houillères, ceux qui savaient lire et écrire devaient le cacher : la connaissance est dangereuse. Lors de son interrogatoire, une partie du passé du père de la narratrice est exhumée. Elle est émue par des documents (certains originaux sont insérés dans le roman), qui révèlent ce qu’il lui a caché. Cet homme a transmis des valeurs à ses enfants et leur a donné l’espoir de réussite, grâce au travail. En même temps que le lecteur, sa fille découvre ses luttes sociales. Elle distingue un lien entre l’histoire paternelle, qu’elle ignorait, et l’acte qu’elle a commis.

J’ai été très touchée par le récit de Mohamed au sujet du travail de la mine et de la solidarité entre mineurs. Il exprime son désir de s’intégrer et la souffrance qu’il ressent lorsque ce pays, qu’il veut aimer, lui oppose un rejet. Il demande ses droits à la France, il réclame, pour lui et ses compatriotes (ils sont 3 000), le même statut que les autres nationalités. J’ai été émue par les souvenirs d’Hannah, colorés de mixité, de liberté, de solidarité, mais teintés de la peur de réussir et d’un syndrome d’imposteur qui l’entrave. Lorsque le motif de son arrestation a été révélé, j’ai été surprise par l’élément déclencheur et par ce qu’il m’apprenait au sujet de directives de l’Education Nationale. J’ai été si abasourdie que j’ai vérifié la véracité des informations sur les sites officiels et j’ai été choquée par ce que j’ai lu. J’ai, aussi, été troublée par les conséquences du geste d’Hannah. J’ose espérer que certaines recommandations ne sont pas appliquées.

Dans ce roman, c’est la perception d’Hannah qui est énoncée, entrecoupée par celle de son père qui se dévoile. Ce ne sont pas seulement des faits bruts, leur opinion est donnée sur chaque sujet, ainsi que leur ressenti, imprégnés de leur vécu. Aussi, notre vision peut être différente, mais nous entendons le message qui est le leur.

J’ai adoré Le ventre des hommes et comme dit mon père, avec humour : « Ch’père (le père) c’est Ch’père et Ch’père, il faut le respecter. »

Ce livre sort le 2 septembre 2021.

Je remercie sincèrement Babelio et  les Editions de L’aube pour cette masse critique privilégiée.

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